Marcher pour guérir de la guerre : L’épopée d’Earl Shaffer sur le sentier des Appalaches

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le sentier des Appalaches n’était pas la destination prisée qu’il est aujourd’hui. Créé dans les années 1920 et 1930, l’itinéraire de plus de 3 400 kilomètres était largement abandonné, envahi par la végétation et entrecoupé de zones détruites par des tempêtes ou le manque d’entretien. La plupart des experts de l’époque s’accordaient sur une chose : accomplir la totalité du parcours en une seule saison continue était humainement impossible.

Mais en avril 1948, un jeune vétéran du Pacifique de 29 ans, traumatisé par l’enfer des combats, a décidé d’affronter l’impossible. Son objectif n’était ni la gloire ni le record sportif, mais une nécessité vitale : « marcher pour évacuer la guerre » de son esprit. Son nom était Earl Shaffer.

Le poids des traumatismes et une promesse brisée

Né en 1918 en Pensylvanie, Earl Shaffer grandit dans la campagne américaine, développant dès son plus jeune âge une passion intime pour la nature sauvage. Avant que la guerre ne ravage le monde, Earl et son plus proche ami d’enfance, Walter Winemiller, avaient fait un pacte : un jour, ils parcourraient ensemble le grand sentier des Appalaches du sud au nord.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, les deux amis s’engagent. Earl sert pendant près de cinq ans dans l’armée américaine, notamment dans les transmissions sur les théâtres d’opérations du Pacifique Sud. Il assiste aux horreurs des combats, voit ses camarades tomber et subit les traumatismes profonds de la guerre. Mais la perte la plus douloureuse survient lors de la bataille d’Iwo Jima : son ami Walter y est tué au combat.

Démobilisé en 1947, Earl est hanté par des cauchemars et le sentiment de culpabilité du survivant. Se souvenant de leur promesse perdue, il réalise qu’il a besoin d’une rupture radicale pour se reconstruire. « Je devais sortir tout ce poison de mon système », écrira-t-il plus tard. En avril 1948, il se rend au pied du mont Oglethorpe, en Géorgie, sans carte détaillée ni équipement moderne.

124 jours face à l’inconnu

Lorsqu’il annonce son projet aux rares personnes qu’il croise au départ, la réaction est unanime : on le prend pour un fou. Le sentier n’a jamais été parcouru d’une seule traite, les balises ont souvent disparu et la nature a repris ses droits. On le surnomme rapidement « The Crazy One » (Le Fou).

Pourtant, armé d’un sac à dos militaire rabouté, d’un poncho en caoutchouc, d’un hamac de jungle, d’une boussole et d’une hachette, Earl s’enfonce dans les bois.

Son quotidien est une épreuve d’endurance d’une rigueur absolue :

  • Une marche ininterrompue : Il parcourt en moyenne 27 kilomètres par jour, sans accorder un seul jour de repos complet à son corps pendant quatre mois.
  • L’orientation à l’instinct : Faute de cartes précises, il se fie aux rares marques de peinture décolorées sur les arbres et aux conseils des rares habitants des montagnes.
  • Une solitude réparatrice : Contrairement à aujourd’hui où des centaines de randonneurs se croisent, Earl passe des semaines entières sans croiser une seule personne sur la piste.

Pour nourrir son esprit autant que son corps, Earl tient un journal de bord méticuleux et écrit des poèmes le soir au coin du feu, consignant ses observations sur la faune, la flore et le renouveau de la nature printanière qui remonte le continent en même temps que lui.

La naissance d’une légende

Le 5 août 1948, 124 jours après son départ de Géorgie, Earl Shaffer atteint le sommet du mont Katahdin dans le Maine. Épuisé, amaigri mais l’esprit apaisé, il devient le tout premier « thru-hiker » officiel de l’histoire du sentier des Appalaches.

Lorsqu’il se présente aux responsables de l’Appalachian Trail Conference pour faire valider son exploit, ces derniers doutent d’abord de la véracité de son récit. Mais la précision de son journal de bord, la connaissance intime de chaque kilomètre et les poèmes rédigés sur le parcours finissent par convaincre les plus sceptiques.

Earl publie plus tard son récit sous le titre Walking With Spring (« Marcher avec le printemps »), un ouvrage devenu un classique absolu de la littérature de voyage et de randonnée.

Un accomplissement répété à 79 ans

L’histoire d’Earl Shaffer ne s’arrête pas à cet exploit inaugural. Amoureux inconditionnel du sentier qu’il a aidé à préserver, il accomplit une deuxième traversée intégrale en 1965, cette fois du nord au sud, devenant également la première personne à l’avoir parcouru dans les deux sens.

Mais son coup d’éclat le plus saisissant a lieu en 1998. Pour célébrer le 50ᵉ anniversaire de sa première marche historique, Earl Shaffer prend à nouveau le départ du sentier des Appalaches. À l’âge de 79 ans, l’homme boucle la totalité du parcours en 174 jours, devenant à l’époque la personne la plus âgée à réaliser cet exploit.

L’héritage du premier Thru-Hiker

Earl Shaffer s’est éteint en 2002 à l’âge de 83 ans, mais son héritage façonne encore la culture de la randonnée mondiale. Il a prouvé que la marche au long cours n’était pas seulement une performance physique, mais une thérapie de l’âme, un moyen de se reconnecter à l’essentiel et de surmonter les blessures les plus profondes.

Aujourd’hui, chaque année, des milliers de randonneurs s’élancent sur l’Appalachian Trail en marchant dans les pas de « Le Fou » de 1948, portant avec eux le même désir de liberté et de guérison à travers les grands espaces.

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