« Je vais faire une promenade » : L’incroyable exploit de Grandma Gatewood

Emma Gatewood

Imaginez-vous face à l’un des sentiers de randonnée les plus mythiques et les plus exigeants au monde : le sentier des Appalaches (Appalachian Trail), une piste continue et sauvage qui s’étire sur plus de 3 400 kilomètres à travers les montagnes de l’est des États-Unis. Aujourd’hui, il attire des milliers de randonneurs ultra-équipés, vêtus de matériaux techniques et munis de GPS de dernière génération. Pourtant, la personne qui a véritablement popularisé ce sentier et qui est devenue l’une des figures les plus légendaires de la randonnée longue distance n’avait ni Gore-Tex, ni tente, ni carte. En 1955, à l’âge de 67 ans, Emma Gatewood a simplement dit à ses enfants qu’elle allait « faire une promenade dans les bois ».

Ce qui a suivi est un récit de voyage, de résilience et de liberté absolue qui mérite largement sa place parmi les plus grandes épopées de l’histoire de la randonnée. Voici l’histoire d’Emma Gatewood, affectueusement surnommée « Grandma Gatewood », la première femme à avoir parcouru l’intégralité du sentier des Appalaches en solitaire et en une seule saison.

Une vie forgée dans la rudesse et l’adversité

Pour comprendre l’exploit physique et mental qu’a accompli Emma, il faut d’abord se pencher sur la vie qu’elle a menée avant de poser le pied sur le sentier. Née Emma Rowena Caldwell le 25 octobre 1887 dans une ferme du comté de Gallia, dans l’Ohio, elle apprend très tôt ce que signifie le travail acharné. Issue d’une fratrie de 15 enfants, elle dort dans une petite cabane en rondins, partageant parfois un lit avec trois de ses frères et sœurs, et participe aux tâches les plus éreintantes de la ferme familiale.

À l’âge de 19 ans, elle épouse Perry Clayton Gatewood, un agriculteur qui la met immédiatement à contribution pour des travaux pénibles, comme construire des clôtures ou mélanger du ciment. Mais le labeur physique n’est rien comparé au cauchemar domestique dans lequel elle est plongée. Pendant plus de trente ans, Emma subit des violences conjugales d’une extrême brutalité. Son mari la bat régulièrement, lui brisant des côtes, lui cassant les dents et la battant parfois presque à mort. Pour échapper à cette violence, Emma trouve souvent refuge dans les bois derrière sa maison. La nature devient pour elle un sanctuaire, le seul endroit où elle peut trouver la paix, le silence et la sécurité.

Après avoir élevé onze enfants, elle trouve finalement la force et les moyens de divorcer en 1941, témoignant avec courage contre son mari au tribunal. À une époque où le divorce est extrêmement difficile à obtenir et fortement stigmatisé, cet acte d’émancipation prouve déjà la volonté hors du commun de cette femme.

L’étincelle et le faux départ

Au début des années 1950, alors qu’elle a dépassé la soixantaine et que tous ses enfants ont quitté le nid familial (elle compte alors 23 petits-enfants), Emma tombe sur un vieux numéro du magazine National Geographic. Un article y décrit le sentier des Appalaches. L’auteur présente le chemin d’une manière quelque peu romancée, suggérant de belles promenades aisées avec des cabanes propres pour dormir à la fin de chaque journée. De plus, l’article mentionne qu’aucune femme n’a jamais accompli ce trajet en solitaire. Pour Emma, c’est un défi personnel qui résonne instantanément en elle : « Si ces hommes peuvent le faire, je le peux aussi », se dit-elle.

Sa première tentative a lieu en 1954. Elle part du mont Katahdin, dans le Maine, mais l’aventure tourne rapidement au désastre. Elle brise ses lunettes, se perd dans la forêt, manque de nourriture et finit par être secourue par des gardes forestiers qui la renvoient chez elle. Fidèle à elle-même, Emma rentre dans l’Ohio sans jamais parler de cet échec cuisant à quiconque. Mais l’idée ne l’a pas quittée.

L’équipement de Grandma Gatewood : la naissance de l’ultra-léger

En mai 1955, à l’âge de 67 ans, elle décide de retenter l’expérience. Cette fois, elle commence son périple par le sud, depuis le mont Oglethorpe en Géorgie, en direction du nord.

Ce qui frappe le plus dans l’exploit d’Emma Gatewood, c’est son équipement dérisoire, qui fait d’elle aujourd’hui une icône et l’une des pionnières de la randonnée « ultra-légère » (ultra-light hiking). Elle ne prend ni tente, ni sac de couchage, ni boussole, ni même une carte.

Son barda se résume à :

  • Un simple sac en jean cousu main, qu’elle porte en bandoulière sur une épaule.
  • Un rideau de douche en plastique pour se protéger de la pluie.
  • Une couverture légère.
  • Des chaussures en toile Keds (l’ancêtre des baskets modernes). Au fil de son périple à travers la rocaille et la boue, elle usera six ou sept paires de ces chaussures.
  • Quelques vêtements de rechange et un carnet de notes.

146 jours de liberté absolue et de survie

Pendant près de cinq mois, Emma Gatewood va marcher avec une détermination implacable, parcourant en moyenne 22 kilomètres (14 miles) par jour, souvent du lever jusqu’au coucher du soleil.

Puisqu’elle n’a pas de matériel de camping, elle dort sur des balancelles de porches, sous des tables de pique-nique, ou à même le sol sur des lits de feuilles mortes. Les nuits de grand froid, elle utilise une technique rudimentaire apprise dans sa jeunesse : elle fait chauffer de grosses pierres plates au bord du feu pour s’en servir de matelas chauffant.

Côté nourriture, elle se contente de saucisses de Vienne en conserve, de raisins secs, de bouillon de poulet en cubes et de cacahuètes. Surtout, grâce à ses connaissances autodidactes acquises dans les encyclopédies, elle sait reconnaître les plantes comestibles de la forêt et complète ses maigres repas avec des herbes et des baies sauvages.

Au fur et à mesure qu’elle avance vers le nord, la nouvelle d’une grand-mère solitaire arpentant la piste se répand. Les journaux locaux commencent à publier des articles, puis l’Associated Press relaie l’information au niveau national. Lorsqu’elle atteint le Connecticut, le prestigieux magazine Sports Illustrated s’empare de son histoire. Emma devient une véritable célébrité. Le long du chemin, des habitants l’accueillent, lui offrent un bon repas ou un lit pour la nuit, illustrant parfaitement ce que les randonneurs appellent aujourd’hui la « Trail Magic » (la magie du sentier).

Le triomphe et un héritage impérissable

Le 25 septembre 1955, après 146 jours d’efforts intenses, d’égratignures et de solitude choisie, Emma Gatewood atteint enfin le sommet du mont Katahdin dans le Maine, par un vent glacial. Elle signe le registre, entonne à haute voix le premier couplet de la chanson patriotique « America the Beautiful » et prononce ces mots : « Je l’ai fait. J’avais dit que je le ferais, et je l’ai fait. »

Elle est ainsi devenue la première femme à traverser l’Appalachian Trail en solitaire en une seule saison. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle a de nouveau parcouru l’intégralité du sentier en 1957, à l’âge de 69 ans, devenant la première personne (homme ou femme confondus) à faire le trajet deux fois. Elle le complétera même une troisième fois par sections jusqu’en 1964. Toujours avide de grands espaces, elle marchera également sur les 3 200 kilomètres de l’Oregon Trail en 1959, à l’âge de 71 ans.

« Parce que j’en avais envie »

L’exploit d’Emma Gatewood a eu un retentissement majeur. Elle a littéralement sauvé l’Appalachian Trail de l’oubli à une époque où le sentier était mal entretenu. Son aventure a attiré l’attention du public sur la nécessité de préserver ces espaces naturels. Plus important encore, elle a brisé les stéréotypes : de nombreuses femmes se sont dit que si une grand-mère de 67 ans en baskets en toile pouvait survivre cinq mois dans la nature sauvage, elles le pouvaient aussi.

Emma n’était pas guidée par la recherche de la gloire. Lorsqu’un journaliste lui a demandé pourquoi elle s’était lancée dans un périple aussi exténuant, sa réponse a été désarmante de simplicité et porte en elle l’essence même de l’esprit du voyageur :
« Parce que j’en avais envie. »

Dans nos vies où le voyage est souvent hyper-planifié, l’histoire de Grandma Gatewood nous rappelle que l’aventure requiert très peu d’équipement. Elle ne demande qu’une volonté de fer, un immense désir d’évasion et la curiosité d’aller voir ce qui se cache derrière la prochaine colline. Repensez à ce petit sac en jean sur l’épaule d’Emma, et souvenez-vous que nos seules limites sont souvent celles que l’on s’impose.

L’histoire de Grandma Gatewood sur l’Appalachian Trail
Cette vidéo retrace l’épopée d’Emma Gatewood, un excellent complément visuel pour imaginer l’ampleur de son aventure sur le sentier des Appalaches.

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