4 000 kilomètres au cœur de l’enfer vert : L’incroyable odyssée d’Isabel Godin des Odonais

En 1769, s’aventurer dans le bassin de l’Amazone tenait pratiquement de la condamnation à mort. La forêt tropicale amazonienne était alors une immensité largement inexplorée par les Européens, redoutée pour ses fièvres mortelles, sa faune prédatrice et ses fleuves déchaînés. Pourtant, c’est ce piège végétal de près de 5 000 kilomètres qu’une aristocrate équatorienne de 41 ans décida de traverser d’ouest en est pour une seule raison : retrouver l’homme qu’elle aimait après vingt ans d’une séparation forcée par la diplomatie coloniale.

Son nom était Isabel Gramesón (connue plus tard sous le nom d’Isabel Godin des Odonais). Seule survivante d’une expédition tragique de 42 personnes, son histoire d’amour, de deuil et de volonté pure reste l’une des plus fascinantes saga de survie de l’histoire de l’humanité.

Mariage scientifique et piège diplomatique

Née en 1728 à Riobamba (dans la vice-royauté du Pérou, aujourd’hui en Équateur), Isabel Gramesón est la fille d’un haut administrateur espagnol. Élevée dans l’aisance, elle est remarquablement instruite et maîtrise l’espagnol, le quechua et le français. En 1741, à seulement 14 ans, elle épouse Jean Godin des Odonais, un jeune cartographe et naturaliste français venu participer à la célèbre expédition géodésique de l’Académie des sciences pour mesurer la forme de la Terre à l’Équateur.

Le drame commence en 1749. À la mort de son père, Jean Godin doit se rendre en Guyane française. Pensant faire l’aller-retour en quelques mois pour préparer le retour définitif de sa famille en France, il descend l’Amazone seul. Mais une fois arrivé à Cayenne, le piège se referme : la France, l’Espagne et le Portugal entrent dans des tensions géopolitiques complexes. Les autorités coloniales interdisent à Jean de remonter le fleuve à travers les territoires portugais et espagnols pour rejoindre son épouse.

Pendant vingt ans, Isabel attend à Riobamba sans aucune nouvelle directe. Seule, elle doit affronter l’angoisse et la tragédie : plusieurs de leurs enfants meurent de la variole.

Le départ d’une expédition maudite

En 1769, après deux décennies de silence, une rumeur parvient enfin à Isabel : un navire portugais remonte le fleuve Amazone pour l’attendre à la frontière. N’hésitant pas une seconde, elle vend une partie de ses biens et organise une expédition massive pour traverser le continent sud-américain depuis les hauteurs des Andes jusqu’à l’Océan Atlantique.

Le 1er octobre 1769, le convoi s’élance :

  • 42 personnes au total : Isabel, deux de ses frères, son jeune neveu, un médecin français, trois servantes, ainsi que 31 guides et porteurs amérindiens.
  • Un équipement lourd composé de malles, de mobilier de campement et même de chaises à porteurs.

Mais dès le franchissement des Andes, le destin bascule. Une épidémie de variole ravage les villages étapes, et les guides amérindiens, terrifiés par la maladie et les dangers du fleuve, désertent les uns après les autres. Arrivés aux abords du fleuve Bobonaza, ils ne trouvent qu’une pirogue usée et sans rameurs expérimentés.

Décimés par la jungle : La marche de la dernière chance

La pirogue s’échoue rapide contre un tronc immergé et chavire, engloutissant une grande partie des vivres et des médicaments. Naufragés au milieu d’un enfer vert étouffant, sans embarcation et sans boussole, les membres restants de l’expédition s’enfoncent à pied dans la jungle dans l’espoir de rejoindre la mission d’Andoas.

C’est le début d’un calvaire cauchemardesque :

  • Les piqûres d’insectes venimeux s’infectent, provoquant une fièvre foudroyante.
  • L’eau potable manque et la nourriture se résume à quelques baies sauvages.
  • Un par un, sous les yeux d’Isabel, ses compagnons succombent. Ses deux frères, son neveu, les servantes et le médecin murent en quelques jours.

Seule au milieu des cadavres de sa famille, au fond d’une forêt impénétrable, Isabel est au bord de l’abandon. Pendant deux jours, elle reste allongée auprès de ses proches décédés, épuisée physiquement et brisée moralement.

Puis, portée par un instinct de survie inouï et le désir farouche d’atteindre son but, elle se relève. Elle découpe les chaussures des défunts pour en faire de la matière à se protéger les pieds, s’arme d’un bâton et se met à marcher seule. Pendant neuf jours atroces, à demi-consciente, rongée par la faim et couverte de plaies, elle rampe et marche le long de la rivière.

Au neuvième jour, miracle : elle est recueillie par quatre Amérindiens en pirogue qui la soignent, la nourrissent avec bienveillance et la transportent jusqu’à la mission d’Andoas.

Retrouvailles après vingt-et-un ans de séparation

Transportée ensuite le long du fleuve Amazone jusqu’à la Guyane, Isabel retrouve enfin son mari Jean Godin des Odonais le 22 juillet 1770 dans la ville frontière d’Oyapock. Après 21 ans d’attente, de séparation et une traversée éprouvante de près de 5 000 kilomètres, les époux se tombent dans les bras.

En 1773, le couple s’installe en France dans le Berry, à Saint-Amand-Montrond, où Isabel vivra le reste de sa vie jusqu’à son décès en 1792. Marquée à jamais par son périple, elle gardera des séquelles physiques et des cheveux prématurément blanchis par la terreur de la jungle, mais son courage restera gravé dans les annales des plus grands récits d’exploration.

Un exploit unique dans l’histoire des voyages

L’aventure d’Isabel Godin des Odonais n’est pas seulement une incroyable histoire de survie ; c’est le témoignage d’une résilience féminine hors du commun à une époque où le monde de l’exploration était exclusivement réservé aux hommes. Elle reste, encore aujourd’hui, la première femme connue pour avoir traversé l’intégralité du continent sud-américain et du bassin de l’Amazone.

Récit en vidéo de l’épopée d’Isabel Godin sur l’Amazone
Cette vidéo documentaire retrace l’expédition à travers la jungle sud-américaine et l’extraordinaire destin d’Isabel Godin des Odonais.

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