ublié en 1771, Voyage autour du monde de Louis-Antoine de Bougainville est le récit d’une expédition maritime exceptionnelle, la première circumnavigation française (1766-1769). Ce livre, à la fois journal de bord, récit d’aventure et réflexion philosophique, marque un tournant dans l’histoire des explorations. Bougainville, militaire, navigateur et scientifique, y décrit avec précision les terres inconnues qu’il traverse, les peuples qu’il rencontre et les défis auxquels son équipage est confronté.
Plus qu’un simple compte-rendu de voyage, cet ouvrage offre un témoignage précieux sur les sociétés polynésiennes, notamment à Tahiti, où Bougainville et son équipage découvrent une culture radicalement différente de celle de l’Europe des Lumières. Son récit, teinté d’admiration mais aussi de préjugés coloniaux, soulève des questions sur la rencontre entre les civilisations, l’exotisme et les limites de l’ethnocentrisme.
À une époque où les grands voyages scientifiques (comme ceux de Cook ou La Pérouse) redessinent la carte du monde, Voyage autour du monde reste un texte fondateur, à la croisée de l’aventure, de l’anthropologie naissante et de la littérature de voyage.
Le départ et les premières étapes (1766-1767)
Bougainville quitte Paimbœuf (Loire-Atlantique) le 15 novembre 1766 à bord de La Boudeuse, accompagné d’un second navire, L’Étoile, sous le commandement de François Chenard de la Giraudais. Son expédition, soutenue par le roi Louis XV, a plusieurs objectifs :
- Scientifiques : observer les phénomènes naturels, cartographier des terres inconnues.
- Stratégiques : trouver de nouvelles routes commerciales et renforcer l’influence française dans le Pacifique.
- Coloniales : évaluer les possibilités d’installation en Océanie.
Après une traversée difficile (maladies, tempêtes), l’expédition fait escale aux Malouines (îles Falkland), où Bougainville tente sans succès d’y établir une colonie. Il poursuit ensuite vers le détroit de Magellan, qu’il franchit dans des conditions extrêmes, perdant plusieurs hommes.
La découverte de Tahiti (avril 1768) : le mythe du « bon sauvage »
L’arrivée à Tahiti (que Bougainville nomme Nouvelle-Cythère, en référence à l’île grecque de l’amour) est un moment clé du voyage. Les marins français y découvrent une société pacifique, hospitalière et sensuelle, vivante en harmonie avec la nature.
Bougainville décrit avec fascination :
- Les mœurs tahitiennes : nudité, liberté sexuelle, absence de propriété privée.
- L’accueil chaleureux des insulaires, qui offrent nourriture et compagnie aux marins.
- La beauté des paysages et la douceur de vie, contrastant avec les rigueurs de la vie en Europe.
Cependant, son regard reste ambivalent : s’il idéalise cette société comme un paradis terrestre, il la juge aussi primitive et destinée, selon lui, à être « civilisée » par l’Europe. Son récit influence profondément les philosophes des Lumières, comme Diderot, qui s’en inspire pour écrire le Supplément au voyage de Bougainville (1772), une critique acerbe du colonialisme.
La traversée du Pacifique et les autres escales
Après Tahiti, Bougainville explore d’autres îles du Pacifique :
- Les Samoa (qu’il nomme îles des Navigateurs), où il note l’habilité maritime des habitants.
- Les Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu), où les relations avec les autochtones sont plus tendues.
- La Nouvelle-Guinée et les îles Salomon, où il évite de justesse des conflits avec les populations locales.
Il atteint finalement Batavia (Jakarta), alors colonie néerlandaise, où une partie de son équipage succombe à la dysenterie. Le retour en France s’effectue par l’océan Indien et le cap de Bonne-Espérance, avec une dernière escale à l’île de France (Maurice).
Le retour en France (1769) et la postérité du voyage
Bougainville rentre en mars 1769, après deux ans et quatre mois de navigation. Son récit, publié deux ans plus tard, connaît un succès immédiat et contribue à nourrir le mythe du Pacifique en Europe.
Cependant, son expédition a aussi un côté sombre :
- Perte humaine : sur les 330 hommes partis, seulement 200 reviennent.
- Échec colonial : contrairement à Cook, Bougainville ne parvient pas à établir de comptoir durable.
- Regard colonial : malgré son admiration pour les Tahitiens, il considère leur société comme inférieure et justifie indirectement sa future domination.
Récits de voyages et explorations
- James Cook – Voyages autour du monde (1773-1784) Le grand rival de Bougainville, dont les trois expéditions ont cartographié une grande partie du Pacifique. Un récit plus scientifique, mais tout aussi fascinant.
- Jean-François de La Pérouse – Voyage de La Pérouse autour du monde (posthume, 1797) Une expédition tragique (disparue en 1788) mais dont les notes, retrouvées plus tard, offrent un regard précis sur les sociétés du Pacifique.
- Alexander von Humboldt – Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1807-1834) Un monument de la littérature scientifique, mêlant botanique, géographie et réflexions sur les civilisations amérindiennes.
Voyage autour du monde de Bougainville est bien plus qu’un simple récit d’exploration : c’est un témoignage historique, une source d’inspiration philosophique et un miroir des ambiguïtés du regard colonial. Entre fascination pour les sociétés polynésiennes et certitude de la supériorité européenne, Bougainville incarne les contradictions de son époque.
Son livre reste une porte d’entrée essentielle pour comprendre les grands voyages du XVIIIe siècle, mais aussi pour réfléchir sur la rencontre entre les cultures, l’ethnocentrisme et les débuts de la mondialisation.