L’Art de marcher : Une ode à la liberté et à la contemplation par Rebecca Solnit

Dans un monde où la vitesse et l’efficacité dictent nos vies, l’acte de marcher semble parfois réduit à une simple nécessité fonctionnelle : se rendre d’un point A à un point B. Pourtant, dans L’Art de marcher (Wanderlust: A History of Walking, 2000), l’essayiste et historienne américaine Rebecca Solnit nous invite à redécouvrir la marche comme une pratique subversive, poétique et profondément politique. À travers une exploration à la fois historique, philosophique et personnelle, elle transforme ce geste quotidien en un acte de résistance, de liberté et de connexion avec le monde.

La marche, une histoire culturelle et politique

Solnit commence par retracer l’histoire de la marche, depuis les pèlerinages médiévaux jusqu’aux flâneries urbaines du XIXe siècle. Elle montre comment cet acte, souvent perçu comme naturel, a été régulé, contrôlé, voire interdit selon les époques et les contextes sociaux.

  • La marche comme transgression : Au Moyen Âge, les vagabonds et les nomades étaient persécutés, car leur mobilité remettait en cause l’ordre sédentaire. Plus tard, les femmes qui marchaient seules dans les villes du XIXe siècle étaient suspectes, voire criminalisées. Solnit rappelle que la liberté de se déplacer n’a jamais été universelle : elle a été genrée, racialisée et classiste.
  • La flânerie, un art bourgeois ? : En s’appuyant sur Baudelaire et Walter Benjamin, elle analyse la figure du flâneur, cet observateur urbain qui arpente la ville comme un spectacle. Mais elle souligne aussi les limites de ce concept, souvent associé à une élite masculine blanche, excluant les femmes et les classes populaires.
  • La marche comme résistance : Des manifestations aux grèves, en passant par les marches pour les droits civiques (comme celle de Selma à Montgomery en 1965), Solnit rappelle que marcher ensemble est un acte collectif puissant, capable de faire basculer l’histoire.

La marche comme expérience sensorielle et spirituelle

Au-delà de sa dimension politique, L’Art de marcher célèbre la marche comme une pratique contemplative, un moyen de se reconnecter à soi et au monde.

  • Le rythme et la pensée : Solnit cite des philosophes comme Nietzsche ou Thoreau, pour qui la marche stimule la créativité. « Les idées viennent quand on marche », écrit-elle, évoquant cette alchimie entre le mouvement du corps et celui de l’esprit.
  • Le paysage comme dialogue : Que ce soit en montagne, en forêt ou dans une ville, marcher permet de lire le territoire différemment. Solnit décrit ses propres errances dans le désert ou les rues de San Francisco, où chaque pas devient une rencontre avec l’inattendu.
  • La lenteur comme résistance : Dans une société obsédée par la productivité, marcher sans but est un luxe, voire un acte de rébellion. C’est refuser la logique de l’efficacité pour embrasser celle de l’émerveillement.

La marche aujourd’hui : entre menace et renaissance

Solnit ne se contente pas de célébrer la marche ; elle interroge aussi ses menaces contemporaines :

  • L’urbanisation et la privatisation de l’espace : Les villes sont de plus en plus conçues pour les voitures, reléguant les piétons à des trottoirs étroits ou des passages souterrains. Les centres commerciaux et les résidences fermées restreignent la liberté de circuler.
  • La surveillance et le contrôle : Avec les caméras, les reconnaissances faciales et les applications de traçage, nos déplacements sont de plus en plus surveillés. Marcher anonymement devient un privilège.
  • L’écologie et la marche : À l’ère du réchauffement climatique, Solnit voit dans la marche une alternative écologique aux transports polluants, mais aussi un moyen de réapprivoiser notre environnement.

Pourtant, elle observe aussi des signes d’espoir :

  • Le succès des mouvements pour la piétonnisation (comme à Paris avec les berges de Seine).
  • La popularité des randonnées et des chemins de pèlerinage (Compostelle, GR20…), symbole d’un besoin de lenteur et de sens.
  • Les marches artistiques (comme celles de Richard Long ou de Francis Alÿs), qui transforment l’acte de marcher en œuvre d’art.

L’Art de marcher aujourd’hui ?

À une époque où nous passons nos journées assis devant des écrans, où les algorithmes décident de nos trajets et où l’espace public se réduit, le livre de Solnit est une boussole. Il nous rappelle que :

  1. Marcher, c’est exister : Se déplacer, c’est affirmer sa présence dans le monde.
  2. Marcher, c’est résister : À la standardisation, à la surveillance, à l’accélération.
  3. Marcher, c’est créer : Des liens, des idées, des paysages intérieurs.

Comme le écrit Solnit : « La marche est le seul moyen de connaître un territoire qui ne soit ni une conquête ni une possession, mais une relation. »

Et si on marchait ?

L’Art de marcher n’est pas seulement un essai sur la locomotion ; c’est un manifeste pour une autre façon d’habiter le monde. Rebecca Solnit nous y convie à une révolution douce : celle qui commence par un pas, puis un autre, et qui nous rend à la fois plus libres et plus attentifs.

Alors, la prochaine fois que vous sortirez, pourquoi ne pas éteindre votre GPS, lever les yeux et vous perdre un peu ? Comme le suggère Solnit, « parfois, le but n’est pas d’arriver quelque part, mais de voir ce qui se passe en chemin. »

Pour aller plus loin :

  • Une histoire de la marche de Frédéric Gros (pour une approche plus philosophique).
  • Les Dépossédés d’Ursula K. Le Guin (où la marche est un thème central dans la société anarchiste d’Anarres).
  • The Old Ways de Robert Macfarlane (sur les chemins anciens et leur pouvoir symbolique).
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