La magie des chemins qui résistent au temps
Dans Les Chemins creux (The Old Ways, 2012), l’écrivain et marcheur britannique Robert Macfarlane nous invite à une odyssée littéraire et géographique à travers les sentiers anciens qui sillonnent les paysages du monde. Bien plus qu’un simple récit de voyage, ce livre est une méditation sur la mémoire, le temps et notre lien intime avec la Terre. Entre poésie, histoire et aventure, Macfarlane redonne vie à ces voies oubliées – chemins de pèlerinage, routes commerciales, sentiers de contrebandiers ou traces préhistoriques – qui, malgré les siècles, continuent de structurer nos imaginaires et nos territoires.
Une écriture entre nature et culture
Macfarlane, professeur de littérature à l’université de Cambridge et auteur de Montagnes de la Terreur (Mountains of the Mind), excelle dans l’art de mêler l’érudition à l’émotion. Les Chemins creux est à la fois :
- Un carnet de voyage : L’auteur arpente des chemins en Angleterre (comme le Icknield Way), en Écosse, en Espagne (le Camino de Santiago), en Palestine ou encore dans les montagnes chinoises.
- Une enquête historique : Il retrace l’origine de ces voies, souvent liées à des mythes, des rituels ou des résistances (ex. : les holloways du Dorset, creusés par des siècles de pas).
- Une réflexion philosophique : En suivant ces traces, Macfarlane interroge notre rapport au temps, à la marche comme acte de liberté, et à la Terre comme archive vivante.
Son style, lyrique et précis, évoque tour à tour W.G. Sebald (pour le mélange de fiction et de réalité), Bruce Chatwin (pour l’aventure nomade) ou Nan Shepherd (pour la sensibilité aux paysages).
La marche comme langage
Pour Macfarlane, marcher, c’est lire le monde. Les chemins creux sont des « textes » inscrits dans le sol, porteurs de mémoires collectives. Il cite l’anthropologue Tim Ingold : « Le paysage n’est pas un décor, mais un processus en perpétuel devenir. » En marchant, on devient à la fois lecteur et co-auteur de ces histoires.
L’héritage des ancêtres
Le livre explore comment ces sentiers ont été façonnés par des générations :
- Les holloways anglais, creusés par les sabots des moutons et les roues des chariots.
- Les drovers’ roads écossaises, utilisées pour la transhumance.
- Les chemins de pèlerinage, comme celui de Saint Jacques-de-Compostelle, où la foi et l’effort physique se confondent.
Ces voies rappellent que l’humain est un être de passage, et que nos pas s’inscrivent dans une continuité bien plus vaste que nos vies individuelles.
La résistance des lieux
Macfarlane montre comment ces chemins résistent à l’oubli, malgré l’urbanisation et la modernité. Ils sont des espaces de liberté :
- Pour les contrebandiers (comme dans les smugglers’ paths des Cornouailles).
- Pour les randonneurs contemporains, en quête de lenteur et de sens.
- Pour les peuples autochtones, dont les sentiers sacrés sont menacés (ex. : les songlines aborigènes d’Australie, évoquées en filigrane).
Extraits marquants
La prose de Macfarlane est jonchée de passages envoûtants :
- « Les chemins creux sont des cicatrices dans le paysage, des blessures qui ne guérissent jamais tout à fait. »
- « Marcher, c’est se souvenir avec ses pieds. »
- « Un sentier est une conversation entre deux places. »
Son attention aux détails sensoriels (l’odeur de la terre après la pluie, le craquement des branches) rend la lecture immersive, comme si l’on marchait à ses côtés.
Pourquoi lire Les Chemins creux aujourd’hui ?
À l’ère de la surconnexion et de l’accélération, ce livre est un manifest pour la lenteur. Il nous rappelle que :
- La marche est un acte politique : Elle questionne notre rapport à l’espace (droit de passage, privatisation des terres).
- Le paysage est une mémoire : Protéger les sentiers, c’est préserver des récits.
- L’aventure est à portée de pas : Pas besoin de traverser le monde pour découvrir l’émerveillement – il suffit parfois de suivre un vieux chemin près de chez soi.
Critiques et limites
Si Les Chemins creux est salué pour sa beauté littéraire, certains lui reprochent :
- Un certain élitisme : L’auteur, universitaire, cite abondamment la poésie (Heaney, Hughes) ou la philosophie, ce qui peut rendre le texte accessible seulement à un public déjà initié.
- Une approche parfois romantique : Macfarlane idéalise les paysages, sans toujours aborder les conflits contemporains (ex. : l’accaparement des terres en Palestine, qu’il effleure sans approfondir).
Néanmoins, ces réserves n’enlèvent rien à la puissance évocatrice du livre.
Pour aller plus loin
Si Les Chemins creux vous a captivé, explorez :
- D’autres œuvres de Macfarlane :
- Montagnes de la Terreur (Mountains of the Mind, 2003) – sur notre fascination pour les sommets.
- Sous terre (Underland, 2019) – une plongée dans les mondes souterrains.
- Des auteurs proches :
- Rebecca Solnit (L’Art de marcher, 2000).
- Patrick Leigh Fermor (Le Temps des offrandes, récit de sa traversée de l’Europe à pied).
- Sylvain Tesson (Sur les chemins noirs, 2016).
Un livre qui fait trace
Les Chemins creux est bien plus qu’un livre sur la randonnée : c’est une ode à la persistance, à ces voies qui, malgré les siècles, nous relient les uns aux autres et à la Terre. En suivant Macfarlane, on comprend que marcher, c’est réapprendre à voir, à écouter les histoires que le sol murmure sous nos pieds.
Comme il l’écrit lui-même : « Les chemins anciens sont des fils d’Ariane qui nous guident à travers le labyrinthe du temps. »