Remonter la Marne : Un voyage littéraire et fluvial au cœur de la France par Jean-Paul Kaufmann

Dans Remonter la Marne (2013), Jean-Paul Kaufmann, journaliste et écrivain voyageur, nous invite à une exploration intime et poétique de la Marne, ce fleuve discret qui traverse l’histoire et les paysages de l’Est parisien. À bord d’un petit bateau, l’auteur remonte le cours d’eau de sa confluence avec la Seine jusqu’à ses sources en Haute-Marne, mêlant récit de voyage, réflexions personnelles et portraits de ceux qui vivent au rythme de la rivière. Ce livre est bien plus qu’un simple carnet de route : c’est une méditation sur le temps, la mémoire et la lenteur, dans une France souvent oubliée des grands récits.

1. Un voyage contre le courant

Le titre Remonter la Marne est à prendre au sens propre comme au figuré. Contrairement aux croisières touristiques qui descendent les fleuves, Kaufmann choisit de remonter le courant, un geste symbolique qui reflète sa quête : comprendre ce qui se cache en amont, là où la Marne naît, modeste et méconnue. Ce choix narratif donne au livre une dimension presque philosophique : remonter, c’est aussi interroger les origines, les traces du passé, et se confronter à l’invisible.

Le voyage commence à Chennevières-sur-Marne, près de Paris, où la Marne se jette dans la Seine. Peu à peu, l’auteur s’éloigne de l’agitation urbaine pour pénétrer dans des territoires ruraux, parfois déshérités, où le fleuve devient le fil conducteur d’une France secrète. Les paysages changent – des berges industrialisées aux champs de blé de la Brie, des villages endormis aux forêts mystérieuses de la Haute-Marne –, mais c’est toujours la Marne qui unit ces mondes disparates.

2. Une écriture entre reportage et poésie

Kaufmann, ancien grand reporter (notamment pour Le Monde), manie avec brio l’art du récit voyageur. Son style est à la fois précis et évocateur, mêlant observations géographiques, anecdotes historiques et rencontres humaines. Le livre alterne entre :

  • Des descriptions sensorielles : l’odeur de l’eau, le bruit des écluses, la lumière changeante sur les méandres.
  • Des digressions culturelles : l’auteur évoque les peintres (Cézanne, Sisley) qui ont immortalisé la Marne, les écrivains (Apollinaire, qui y a combattu pendant la Première Guerre mondiale), ou encore les légendes locales.
  • Des portraits : pêcheurs, éclusiers, vignerons, ou simples riverains croisés sur les berges, dont les voix donnent une épaisseur humaine au récit.

Ce qui frappe, c’est la lenteur du propos. Kaufmann prend son temps, comme le fleuve qu’il remonte. Il s’attarde sur des détails en apparence insignifiants – une vieille péniche rouillée, un pont forgotten, une conversation avec un gardien d’écluse – pour en faire des symboles d’une France qui résiste à l’uniformisation.

3. La Marne, miroir d’une France invisible

Au-delà du voyage personnel, Remonter la Marne est une plongée dans une France périphérique, loin des clichés parisiens ou des cartes postales provençales. Kaufmann montre :

  • Une rivière oubliée : contrairement à la Seine ou à la Loire, la Marne n’a pas la gloire des grands fleuves. Pourtant, elle a joué un rôle clé dans l’histoire (batailles de la Marne en 1914 et 1918) et dans l’économie (transport fluvial, vignobles de Champagne).
  • Des territoires en mutation : l’auteur observe les traces de la désindustrialisation, les friches, mais aussi les initiatives locales pour redonner vie aux berges (écotourisme, projets artistiques).
  • Une mémoire vivante : la Marne est un lieu de mémoire, notamment de la Grande Guerre. Kaufmann visite les champs de bataille, les cimetières, et interroge la façon dont le passé hante encore ces paysages.

Le livre pose une question implicite : que reste-t-il de l’âme des lieux quand le progrès les a délaissés ? La réponse de Kaufmann est dans l’attention qu’il porte à ces territoires : leur beauté est discrète, mais elle existe, pour qui sait la voir.

4. Une méditation sur le temps et la liberté

Remonter la Marne est aussi un livre sur la liberté du voyageur solitaire. Kaufmann, seul sur son bateau, échappe aux contraintes du monde moderne. Le fleuve devient une métaphore de la vie :

  • Le courant : parfois facile, parfois laborieux, mais toujours en mouvement.
  • Les écluses : ces pauses forcées où l’on doit attendre, comme des étapes dans une existence.
  • Les affluents : ces rencontres ou ces détours imprévus qui enrichissent le parcours.

L’auteur, qui a connu une carrière mouvementée (otage au Liban dans les années 1980), semble trouver dans ce voyage une forme de paix. La Marne devient un espace de réconciliation avec le temps, où l’on peut enfin observer, écouter, et se laisser porter.

5. Réception et postérité du livre

Publié en 2013 aux éditions Équateurs, Remonter la Marne a été salué par la critique pour :

  • Son originalité : peu d’auteurs contemporains ont exploré ce fleuve sous cet angle.
  • Son style littéraire : entre reportage et essai poétique, le livre séduit par sa prose élégante et son ton mélancolique.
  • Sa dimension écologique : sans être militant, Kaufmann interroge notre rapport aux cours d’eau et à la nature.

Le livre s’inscrit dans une lignée d’ouvrages où le voyage fluvial devient prétexte à une réflexion plus large, comme Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson ou Le Rhône de Jean-Paul Kauffmann lui-même (un autre fleuve, une autre exploration).

Un livre à lire lentement

Remonter la Marne est un livre qui se savoure comme une balade en péniche : sans hâte, avec des arrêts imprévus, et une attention aux détails. Jean-Paul Kaufmann y mêle avec talent l’intime et l’universel, le personnel et le collectif. C’est un hommage à une France discrète, mais aussi une invitation à regarder autrement les lieux que l’on croit connaître.

À l’heure où les voyages se mesurent en likes et en kilomètres parcourus, ce récit rappelle la beauté de la lenteur et la richesse des chemins de traverse. Comme le fleuve qu’il décrit, ce livre coule en silence, mais laisse une trace durable.

Pour aller plus loin :

  • La Chambre noire de Longwood (2010) et L’Arche des Kerguelen (2018), autres œuvres de Jean-Paul Kaufmann mêlant voyage et introspection.
  • Les Fleuves profonds de José María Arguedas, pour une autre exploration littéraire des cours d’eau.
  • Le documentaire La Marne, fleuve de mémoire (France 3, 2014), qui complète le livre par des images.

« Un fleuve, c’est une vie qui s’écoule, et remonter son cours, c’est tenter de comprendre d’où l’on vient. » – Jean-Paul Kaufmann.

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